Une Histoire de la Radio par Karim Hacène

Introduction

D’abord,  il y eut le tam-tam, les signaux de fumée et les sémaphores. Mais rien n’aurait été possible sans la «fée électricité».

Le télégraphe du Far West, puis l’invention d’un peintre, Samuel Morse, seront un grand pas pour l’humanité, comme le sera beaucoup plus tard le 1er pas de Neil Armstrong sur la Lune. Un événement planétaire que des milliards de terriens vivront en direct à la télé, mais aussi à la radio, et qui sur Europe N°1, vaudra à Albert Ducrocq, d’une voix exaltée et palpitante, son célèbre cri de joie: «L’Homme atteint la Lune !». C’était le 21 juillet 1969.

L’histoire de la radio est faite de documents et d’abord de sons:

Le «bip-bip» de Spoutnik, bien sûr, mais d’abord le triste «tititi-tututu-tititi» qui déchira la nuit du 14 au 15 avril 1912. Cette petite musique (tititi..) sortait du manipulateur morse du Titanic. Le 1er S.O.S. de tous les temps. «S.O.S.», en anglais «Save Our Souls», c’est-à-dire «Sauvez nos âmes».

La radio a connu des heures noires: «Ici Londres, les Français parlent aux Français». Tout le monde a en tête les messages particuliers destinés aux réseaux de résistants, messages diffusés par une BBC brouillée par les Allemands. L’appel du 18 juin, que très peu entendirent et qui ne fut même pas enregistré pour les archives et qui dut être répété le lendemain.

Il faut aussi rappeler l’adaptation de «La Guerre des Mondes» par Orson Wells sur les ondes de CBS le 30 octobre 1938, veille d’Halloween. L’émission, entrecoupée de faux bulletins d’information fut si réaliste qu’elle provoqua de nombreuses scènes de panique et d’hystérie: suicides, fausses couches, prières dans les églises, exodes, pillages dans les villes désertées !

Oui, la radio a eu ses heures de gloire, et elle en aura d’autres. La radio ne sera jamais totalement détrônée par la télé.

Des balbutiements du télégraphe au dernier né du satellite de télédiffusion, de la TSF  de papy aux stations FM modernes, voici tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la radio, sans jamais avoir osé le demander.

*******************

Les débuts héroïques

Aujourd’hui, mis à part quelques passionnés, l’auditeur ne connaît plus que le bouton FM sur son récepteur, lui même remplacé par l’écoute sur Internet, le podcast et le smartphone. Bien meilleure en qualité, pour l’instant, que la diffusion sur le Web, la modulation de fréquence offre un confort d’écoute inégalé par la modulation d’amplitude qui, en France, est synonyme de grandes ondes (G.O. ou L.W.).

Avant guerre, dans l’hexagone, les petites ondes ou ondes moyennes (O.M., P.O. ou M.W.), étaient reines.

Donner une date de naissance à la radiodiffusion est une mission aussi impossible que de nommer son inventeur.

La radio est une invention collective et internationale, et ses amoureux doivent rendre hommage à Maxwell, Hertz, Branly, Popov, Marconi et bien sûr pour la France, Ducretet.

En France, l’histoire de la radio est intimement liée à celle de la Tour Eiffel. Ce sont en effet les expériences radio de l’armée qui sauvèrent la Tour d’une destruction programmée après l’Exposition universelle de 1889.

La guerre de 14-18 servit les intérêts communs de la Tour et de son poste émetteur. Le 6 février 1922 est retenu comme le début officiel des émissions quotidiennes de la Tour et par voie de conséquence, de la première station de radiodiffusion française.

Station militaire (messages télégraphiques), elle diffuse aussi des concerts de musique et des bulletins météo.

Le secteur privé n’attendra que quelques mois pour lancer son premier poste. Initiative signée du fabricant de récepteurs Radiola qui crée la station du même nom, inventant au passage les émissions patronnées (on dirait aujourd’hui sponsorisées) pour passer outre l’interdiction de faire de la réclame (publicité). Radiola et son célèbre animateur Radiolo.  Radiola qui deviendra la tristement célèbre Radio Paris (Radio Paris ment, Radio Paris est allemand). Radiola qui pour la postérité restera une grande marque de récepteurs.

A coté de l’armée et des fabricants de postes TSF, la presse va elle aussi s’engouffrer dans ce qu’elle voit déjà comme un nouveau média concurrent. Ainsi Le Petit Parisien va-t-il lancer Le Poste Parisien dont les studios, sur les Champs Elysée à Paris, seront identifiables par un pylône qui servira jusque dans les années 90 aux motos et voitures émettrices de Radio Monte Carlo, dans la capitale. A Paris comme en province, fleurissent des stations, qui diffusent des programmes souvent ennuyeux, et qui de toute façon ne touchent pas le grand public.

L’armée, les fabricants de récepteurs, la presse, et voila le ministère des PTT !  Et à ce stade, il est bon de donner un coup de projecteur sur ce que l’on appellera bientôt le monopole, un monopole d’Etat, dont les PTT auront la jouissance.

Il faut remonter très loin dans l’Histoire de France. C’est ce bon Louis XI (celui des cages de fer), qui crée le monopole de Poste d’Etat. Nous sommes alors au XVe siècle.

1789: Révolution et Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen: « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’homme. Tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre des abus de cette liberté dans les cas prévus par la loi » (article 11). Ce grand principe à peine posé n’empêche pas le législateur de se pencher sur la toute nouvelle invention des frères Chappe en 1793: le télégraphe.

De plus en plus fort, la loi du 2 mai 1837 va prévoir ce qui n’existe pas encore: sera puni «quiconque transmettra sans autorisation, des signaux d’un lieu à un autre, soit à l’aide d’une machine télégraphique, soit par tout autre moyen». Ce «tout autre moyen» que la science n’a pas encore découvert en 1837, ce sera la radio, puis la télévision. Le monopole est né. Il règnera de la Libération aux années 80.

 

La guerre des ondes

  1. Le monde entier vit l’oreille collée à la radio. C’est une guerre de propagande. La drôle de guerre voit la déroute des armées françaises.

Tandis que les Allemands envahissent le territoire au rythme du pas de l’oie, les propriétaires de postes privés (on ne dit pas encore stations), sabordent leurs installations. Ils font sauter les émetteurs et les pylônes. D’autres n’en n’auront pas le temps comme Radio Cité de Marcel Bleustein, qui deviendra Marcel Blanchet pendant la Résistance et Marcel Bleustein-Blanchet à la Libération.

Radio-Cité, une station construite sur les bases de la modeste Radio-LL que le fondateur de Publicis avait racheté (Publicis : contraction de « publicité » et du chiffre 6 car le projet vit le jour en 1926).

Pendant l’occupation, les français auront le choix entre Radio Vichy et les stations de propagande nazie (comme Radio Paris) et Radio Londres, la BBC, la voix de la France Libre.

Radio Luxembourg (l’ancêtre de RTL) dans un souci de neutralité préférera interrompre ses transmissions en 1939. Radio Andorre se contentera de diffuser de la musique pour ne pas froisser l’Allemagne.

Radio Luxembourg et Radio Andorre sont les 2 premières stations périphériques, ainsi dénommées car leurs émetteurs sont implantés à la périphérie des frontières (au Luxembourg et en Principauté d’ Andorre).

1943: Joseph Goebbels, haut dignitaire nazi, grand manitou (et ministre) de la propagande du troisième Reich, va créer (avec Vichy et l’Italie de Mussolini), une 3ème  station périphérique: Radio Monte Carlo (aujourd’hui RMC).

Il faudra attendre 1955, pour voir la naissance d’une 4ème périphérique et avec elle, celle de la radio moderne: de l’info toutes les heures (invention des flashes), de la pub, des jingles, des hit-parades, reportages en direct, la parole aux jeunes..

La révolution a un nom : Europe N°1.

 

La Libération et la disparition des postes privés

La guerre aura eu raison de la liberté relative des ondes. Elle n’aura duré qu’à peine plus de 10 ans, de 1928 à 1939.

Après une période de « flou artistique » qui verra la création de nombreuses radios libres issues des maquis, le monopole apparaît aux yeux des hommes de la Résistance, comme le moyen d’arracher les postes privés à la domination de l’argent.

Constat du regretté Franck Tenot : « en 1945, les partisans du monopole avaient gagné. Ils se recrutaient dans tous les partis. Ceux au pouvoir étaient satisfaits d’user de la radio, ceux de l’opposition songeant que le jour où ils seraient au pouvoir… » (F.T. radios privées, radios pirates, Denoël, 1977).

Le 23 mars 1945 tombe l’ordonnance qui permet d’annuler toutes les autorisations données aux émetteurs  privés. Le règne du monopole absolu est arrivé, et avec lui la RTF. Celle-ci sera placée en 1959 sous l’autorité du ministre de l’Information. Bien sur, dans les textes, des dérogations sont prévues, mais uniquement dans l’intérêt de la recherche scientifique ou de la Défense Nationale.

La parade ? Émettre de l’étranger, de l’autre coté de la frontière, autrement dit, à la périphérie de la France. Ces quelques radios qui se comptent sur les doigts d’une main seront baptisées « stations périphériques ».

 

Europe 1 invente la radio moderne

La plus ancienne de ces périphériques est Radio Luxembourg qui voit le jour en 1933 et qui interrompe ses émissions pendant la guerre pour les reprendre en 1945.

Si ses antennes sont situées au Grand Duché, ses studios sont à Paris. L’adresse est connue, elle porte le nom d’un célèbre chevalier : Bayard, au numéro 22 de la rue. Il est amusant de constater que sa grande rivale va s’implanter à quelques pâtés de maisons, dans une rue qui elle porte le nom d’un Roi de France : François 1er. Europe N°1 s’installe au 26 bis dans les anciens studios parisiens de «La Voix de l’Amérique » (Voice of America).

A l’époque Radio Luxembourg est la seule concurrente privée de la RTF et de sa chaîne généraliste qui se veut «haut de gamme»: Paris Inter. Du moins, au nord de la Loire. Au sud-est règne Radio Monte Carlo qui multiplie son audience par 3 l’été, quand les Français vont se dorer sur la Cote d’Azur. Radio Monte Carlo, crée par les Allemands et Vichy, émet pour l’instant en ondes moyennes. Son puissant pylône grandes ondes n’arrivera que dans les années 70. Nous en reparlerons car il sera implanté à Roumoules dans les Alpes de Haute-Provence, en France donc, en violation flagrante du monopole. Pas très grave puisque RMC est contrôlée par l’Etat français (via la SOFIRAD), mais grave aux yeux des juristes puisque l’Etat va violer la loi qu’il a lui-même instaurée !

Dans le sud-ouest, une autre station fait entendre sa voix depuis 1939 : Radio Andorre. Elle fera l’objet d’un bras de fer entre la Principauté et la France. La France, mauvaise joueuse créera une concurrente directe en 1961: Radio des Vallées qui deviendra très vite Sud Radio.

Au nord donc, et par conséquent à Paris, Radio Luxembourg est la seule privée. Ses émissions sont populaires. D’ailleurs sa filiale, «Programmes de France» vend ses succès à Radio Monte Carlo. On peut par exemple écouter « Quitte ou double » sur les deux antennes. Il n’y a pas de concurrence frontale mais une complémentarité. Radio Luxembourg, c’est la «radio de papa» avec ses pièces radiophoniques, ses concerts et autres radio-crochets, des concours comme «Reine d’un jour» et des bulletins d’information parlée. Bref, de la télé sans image.

Europe N°1 va bouleverser les habitudes. Fini les speakers qui lisent d’une voix monotone, les bulletins rédigés par des journalistes interdits de micro. Terminé les «chers z’auditeurs et  z’auditrices…». Le 1er janvier 1955, les curieux qui tournent l’aiguille de leur poste entendent résonner le carillon qui va égrainer les heures de la station. Il est composé sur le même thème que l’indicatif d’Europe N°1 qui s’intitule forcement «Bonjour l’Europe». A la baguette, Maurice Jarre et son orchestre (à noter que son fils, Jean-Michel Jarre, composera «Oxygène IV», qui servira d’indicatif à l’émission «Basket » animée par Jean-Loup Lafont et réalisée par l’excellent Marc Garcia (fin des années 70/début 80) sur Europe 1.

En 1955, les premières émissions (Europe oblige) seront diffusées en 3 langues: anglais, allemand et bien sûr en français. Europe N°1 joue à cache-cache avec ses auditeurs car sa fréquence ne cesse de changer. Le poste brouille d’autres stations, mais aussi un radio-phare, un aéroport.

Rue François 1er, ce sont les journalistes eux-même qui vont au micro. Tant mieux si les voix sont différentes, il faut de la diversité. Une voix grave, c’est comme des caractères gras d’un journal de presse écrite. Il y a aussi ceux qui parlent en italique ou en minuscules. L’information va faire le succès de la station, avec une révolution : le reportage. Là ou la RTF déplace un car pour graver les voix sur des disques de cire, Europe enverra un reporter avec une boite mystérieuse d’où sort un fil relié à un micro. Cette boite a un nom : Nagra.

Nagra, c’est le premier magnétophone portable conçu spécialement par la firme suisse Kudelski en coopération avec les ingénieurs d’Europe N°1. Il doit être assez simple pour être utilisé par un journaliste seul. Pas besoin d’être technicien. Par la suite, viendront les premières voitures émettrices qui, elles aussi, vont révolutionner le reportage en direct grâce à leur radio-téléphone. Elles seront interdites par le gouvernement en mai 68, Europe N°1, comme Radio Luxembourg, étant accusée de renseigner les émeutiers. Les deux stations rivales seront affublées d’un sobriquet: «radio barricades».

La partie «programmes» du nouveau poste, est elle aussi révolutionnaire. C’est Europe N°1 qui va inventer le «matraquage» en diffusant plusieurs fois par jour le même disque. Du jamais vu, ou plutôt du jamais entendu. Les jingles et le hit-parade seront bientôt importés d’outre-Atlantique ou inspirés de ce qui s’entend sur les radio pirates qui diffusent depuis des bateaux en haute mer, au large de l’Angleterre. La plus célèbre sera Radio Caroline (nous en reparlerons aussi). Avec «Salut les copains» et «Pour ceux qui aiment le jazz» Frank Ténot et son acolyte Daniel Filipacchi vont séduire les jeunes. C’est la génération yéyé et rock & roll. Le ton est jeune et décontracté. Potins de stars et tutoiement.

Europe N°1: la radio des jeunes. Elle va d’ailleurs leur donner la parole dans ses débats. À ce  propos, savez-vous quelle radio a organisé le 1er débat politique, aujourd’hui si banal ? Europe N°1 bien sûr. Des flashes d’info toutes les heures, ça vous parait normal ? Ca n’existait pas avant Europe N°1…

Et puis il y a les jeux, et parfois les programmes et l’information ne font plus qu’un. Toute l’antenne est bouleversée. C’est en 1956 «Vous êtes formidable» de Pierre Bellemare, qui fait appel à la solidarité et à la générosité des français. Le «Téléthon» n’a rien inventé.

En ce 1er janvier 1955, oui, Europe N°1 est vraiment formidable !

 

Un drapeau noir sur l’antenne

  1. Les pères fondateurs d’Europe N°1 peaufinent leur projet qui verra le jour le 1er janvier 1955.

Dix ans plus tard, une autre révolution radiophonique va souffler sur la Grande-Bretagne, la France, et les Pays-Bas.

Les radios pirates ! Du moins étiquetées comme telles.  La plus célèbre d’entre elles va faire rêver la même génération qui aura été séduite par Europe N°1. Mais ici, c’est la musique qui est reine. Voici Radio Caroline… «This is Radio Caroline».

Nous sommes en 1964. Le monopole des ondes règne aussi chez nos voisins britanniques. Les «Beatles» sont interdits d’antenne sur la toute puissante BBC. Un Irlandais va avoir l’idée de diffuser ses programmes depuis un bateau ancré dans les eaux internationales. Cet homme c’est Ronan O’Rahilly. Grand admirateur du président américain JFK (d’origine irlandaise), il va baptiser sa station du prénom de la fille de Kennedy: Caroline !

Tout commence par une moquerie. L’Irlandais est le manager d’un certain Georgie Fame (plusieurs tubes dans les années 60, il a travaillé avec John Mc Laughlin et Van Morrisson).

La BBC, nous l’avons dit, ne passe pas sur ses ondes, ce qu’elle appelle des «braillards».

Reste donc le service anglais de Radio Luxembourg, la célèbre 208 (two O height).

Ronan O’Rahilly se pointe donc dans le bureau du directeur des programmes de Luxembourg 208 avec un enregistrement de Georgie Fame sous le bras. Il se le fait jeter à la figure et décide ainsi de créer Radio Caroline, uniquement pour diffuser la musique qu’il aime. Le succès va durer près de 30ans, ponctué de soubresauts, d’abordages des garde-côtes anglais, de naufrages et de changement de navire émetteur.

C’est le jour de Pâques 1964 à midi que Caroline va ouvrir son antenne. Son indicatif va résonner pour la 1ère fois. Le 1er jingle ? La cloche du navire. Le 1er disque ? Les Beatles !

Le succès va être phénoménal. Il va foudroyer la concurrence. En à peine 3 semaines Caroline va fidéliser plus de 10 millions d’auditeurs. En Grande Bretagne bien sûr, mais bientôt en France, en Belgique, aux Pays-Bas, au Luxembourg, en Allemagne et en Scandinavie. La radio pirate a un avantage: son émetteur de 50 KW rayonne depuis la mer. Aucun obstacle, le son est meilleur que celui qui provient des stations terrestres. Au dessus du vieux car-ferry rouillé transformé en studios, un mat de 90m de haut lesté par 150 tonnes de béton coulé dans les cales. À bord, la vie n’est pas simple. Aucun confort. On est à la fois disc-jockey, marin, cuisinier… Il ne faut pas avoir le mal de mer, les machines tournent en permanence pour alimenter l’émetteur, fournir l’électricité. Il y a le bruit des diesels, le clapotis des vagues, les cris des mouettes, l’odeur du fuel, et souvent, en Mer du nord, les tempêtes.

Le navire va plusieurs fois rompre l’énorme chaîne de son ancre. Il va aussi démâter. Et puis il y a les problèmes de ravitaillement, en carburant, en vivres, en eau, en disques, en courrier (seul lien avec les auditeurs et les familles, à l’époque il n’y a pas de téléphone portable !). Des vedettes font la navette.

Mais tous ces efforts, ce calvaire même, sont bien récompensés. Comme Europe N°1 en France,  Caroline séduit les jeunes avec son service 100% musical. Et avec le succès, la pub !

Dans les petits studios exigus qui empestent le pétrole et qui sont rongés par le sel, les DJ s’en donnent à cœur joie. Ils sont jeunes et dynamiques, proches de leurs auditeurs. Ils y croient. Ce sont de véritables stars. L’un d’eux sera par la suite embauché par RTL. Il s’appelle Rosko et deviendra le Président Rosko, après avoir été l’Empereur Rosko sur les ondes de BBC1. D’autres, comme Stuart Russel, resteront fidèles à Caroline jusqu’à sa disparition en 1991.

Le Gouvernement de sa Majesté veut la peau de Caroline. Londres va faire adopter une loi qui interdit toute collaboration avec les pirates, et qui permet à la police d’aborder les navires et détruire le matériel.

La station de Ronan O’Rahilly va faire des petits. Caroline va même se dédoubler pour arroser correctement toute la Grande Bretagne. A son apogée, il y aura Caroline-Nord et Caroline-Sud. D’autres stations vont rapidement voir le jour : Radio England, Radio London, Radio Scotland, Radio Nordsea, Radio-Mi-Amigo (installée sur le même bateau que Caroline), et surtout Radio Véronica qui donnera bien plus tard, naissance à Télé-Véronica, chaîne de télé privée (tout à fait légale) aux Pays-Bas.

Certaines émettent depuis un bateau, d’autres depuis un fortin ou une plateforme pétrolière désaffectée. L’une diffuse en anglais ? L’autre choisira le néerlandais ! En tous cas ces radios offshore incarnent la liberté. Les pirates des années 60 et 70 sont les ancêtres des radios libres des années 80 en Italie et en France. Et si, finalement, Margaret Thatcher gagnera la bataille en «coulant» ce monument historique qu’a été Caroline, les gouvernements de la vieille Europe, perdront la guerre des ondes. La brèche ne sera jamais refermée. D’autres vont s’y engouffrer, parfois pour le meilleur, mais aussi pour le pire !

Pendant ce temps, en France, une autre bataille se livre : Elle oppose les 3 mastodontes que sont France-Inter, Radio Luxembourg et Europe N°1.
Pour l’instant, c’est la petite dernière qui impose les règles. D’une certaine manière seulement puisque la station d’Etat (Inter) se veut «haut de gamme» et reste en tête de l’audience.

 

Les auditeurs ont la parole

L’émission est très célèbre sur les ondes de RTL,  la formule a même redonné une seconde vie à RMC.

« Les auditeurs ont la parole » c’est aussi, en 1975,  le titre du chapitre 9 du livre «Vingt ans ça suffit». Ce récit remarquable raconte les 20 premières années d’Europe N°1. Il a été commis par feu Maurice Siegel, 1er directeur de la rédaction de cette station avant d’en être le directeur général. En 1974, il sera évincé par le tout nouveau Premier ministre de l’époque: Jacques Chirac.

Avec ses indemnités de licenciement, Maurice Siegel lancera «Vendredi, Samedi, Dimanche» qui deviendra très vite «VSD».

Vous l’aurez compris : «Les auditeurs ont la parole », c’est une idée d’Europe 1, qui fut d’ailleurs à l’origine de (presque) toutes les nouveautés de la radio d’après guerre et d’aujourd’hui encore.

C’est donc en 1958 … oui, 1958 (!!!) que la station de la rue François 1er, teste avec succès, ce qu’il faut bien appeler une révolution.

Le laboratoire s’appelle Europe-Midi.  Europe 1 plus audacieuse que sa concurrente de la rue Bayard (pourtant le chevalier était sans peur…). Plus audacieuse puisque les auditeurs vont mettre sur le grill une personnalité du monde politique ou du spectacle. Or, je le répète, nous sommes en 1958. La Ve république vient de naître. Le général De Gaulle est à l’Elysée, et Michel Debré, père de la Constitution, à Matignon. De plus, la SOFIRAD (Société Financière de Radiodiffusion) vient de rentrer dans le capital d’Europe N°1.  La SOFIRAD c’est l’État.

Maurice Siegel écrira que «tous les hommes politiques français, à l’exception de De Gaulle, on été soumis à la question sur l’antenne d’Europe N°1. Il fallait (poursuit Siegel), une bonne dose d’inconscience pour faire dialoguer un ministre des Finances avec un contribuable anonyme ! » (…) « Oui, Europe N°1 a joué son rôle dans l’éducation politique de ce pays. C’est la première fois où la communication (…) jouait dans les deux sens. Ça aussi, c’est de la culture. »

Quant au choix des questions, il se portait sur les plus pertinentes, sur celles qui risquaient de provoquer les meilleures réactions. Ça aussi c’était nouveau et risqué, pour ne pas dire «gonflé !». Siegel explique qu’il aurait été vain d’exercer une quelconque censure, car les étudiants chargés de répondre au standard Alma 90.00 auraient eu vite fait de le signaler au «Canard Enchaîné» (déjà) ou à «Minute» (hebdo d’extrême droite).

Le succès d’Europe-Midi fut contagieux. Même traitement pour Europe-Soir ! À l’époque où la télévision était quasi inexistante, tout le monde écoutait la radio le soir, et Europe donnait la priorité à l’information. Il n’était pas rare qu’un débat improvisé entre un ministre et les auditeurs, déborde de 2 heures, car passionnant ! Aujourd’hui c’est impossible. Les chaînes de radio et de TV ne cassent leurs programmes qu’en cas de fait majeur, comme le 11 septembre.

J’ai déjà eu l’occasion de souligner les innovations d’Europe N°1 en matière d’information: journalistes qui présentent eux-mêmes (et non pas un «speaker»), bulletins toutes les heures, magnétophone portable (Nagra) qui permet au reporteur d’être au cœur de l’évènement, là ou la RTF et Luxembourg se déplacent avec un camion. Ce camion va graver sur disque de cire les reportages, le journaliste étant en quelque sorte tenu en laisse puisque son micro est relié au camion par un câble.

En 1962, peu après la signature des accords d’Evian, le 26 mars, une fusillade (dont l’origine reste très controversée) éclate rue d’Isly, à Alger. Le micro de René Duval, qui avec Julien Besançon couvre  ce qu’on appelle pudiquement «les événements» va enregistrer l’un des documents sonores les plus célèbres de l’époque. L’armée française (composée de nombreux soldats musulmans), mais aussi les C.R.S. tirent sur de jeunes Pieds-Noirs qui manifestent en chantant La Marseillaise et en brandissant le drapeau tricolore. C’est un massacre ! Des dizaines de morts et plus d’une centaine de blessés. Ce que les auditeurs d’Europe N°1 (et eux seuls) entendent, c’est le cri de désespoir, cette supplication d’un soldat à son officier totalement dépassé : «Halte au feu ! Mon lieutenant, je vous en supplie… ». Un document poignant, bouleversant qui encore une fois met l’auditeur en situation. Il vit l’événement, il est au cœur de la fusillade, et ça c’est totalement nouveau.

Europe N°1 invente surtout un ton et une façon nouvelle de travailler. Ses reportages sont plus vivants. Ainsi lors des 24h du Mans de 1955, alors que la station n’existe que depuis quelques mois, Robert Bré, qui couvre l’événement sportif, téléphone son papier pour l’enregistrer. Il sera diffusé dans le journal de 19h. Il commence, le plus naturellement du monde, par donner le classement provisoire, et ajoute, au détour d’une virgule, qu’une Mercedes a explosé et que les débris sont retombés dans la foule… Maurice Siegel, qui entend la communication, arrache le téléphone (il le raconte ainsi dans son livre) : «Je me fous de ton classement ! Je veux savoir s’il y a des morts et des blessés parmi les spectateurs !

Robert va voir. Quelques minutes plus tard, il me rappelle et envoie un reportage qui me coupe le souffle. Un voyage au pays de l’horreur. On entendait les cris des blessés, les récits des survivants. Le drame avait fait 42 victimes. Pourquoi rappeler cette histoire ? Parce qu’elle explique comment nous travaillions et pourquoi nous avons bouleversé le style du reportage. Nous avons été les premiers à employer des magnétophones portatifs, les fameux Nagra ».

Voilà pour l’anecdote qui est loin d’être un détail. Si Europe N°1 a changé les habitudes, il faut souligner aussi que la station est née en même temps que le transistor et en a profité. Dés lors, on n’écoutait plus la radio en famille, devant un meuble de salon comme on regarde la télé. Avec le transistor, on devient auditeur individuel. C’est la raison pour laquelle Europe N°1 a interdit à ses meneurs de jeux (et non pas speakers encore une fois), d’employer la formule «chers z’auditeurs». Europe N°1 s’adresse à UN auditeur, mieux, à un ami. Lequel emmène son poste à transistors partout: dans sa chambre, à la plage, ou dans la salle de bain pour se brosser les dents…

Europe N°1 a également, dés le début, pensé aux plus jeunes de ses auditeurs. A la tête des programmes, Lucien Morisse.

Que dire de ce monument de la radio, si ce n’est qu’il avait un don. Un flair quasi infaillible. Son verdict ne se discutait pas. C’était soit : «Ça, ça va faire un tube !», soit : «De la merde coco ! De la merde !». Hé oui, Lucien Morisse c’est l’inventeur de l’expression de ce surnom bien connu dans les studios de radio: «coco». J’ai dit que son flair était quasi infaillible car sa seule erreur fut de casser en direct à l’antenne le 1er disque d’un certain Johnny Hallyday, estimant que le bonhomme ferait mieux de changer de métier. Plus tard, Johnny reconnaîtra lui-même que ce 1er 45t était vraiment «pas terrible».

Lucien Morisse c’est aussi l’inventeur du matraquage, autrement dit le fait de programmer plusieurs fois par jour le même disque. «Il faut bien que les gens puissent se mettre l’air dans la tête, disait il. Quand un air vous plait, c’est volontiers qu’on le fredonne». Poussant l’idée jusqu’au bout, Lucien Morisse inventa une émission toute bête: un disque était proposé et les auditeurs téléphonaient pour qu’on le rediffuse ou qu’on l’arrête. À ce propos, Maurice Siegel (« 20 ans ça suffit » Ed. Plon, 1975), raconte qu’un jour, « Zorro est arrivé » d’Henri Salvador a été diffusé 15 fois de suite. Un auditeur excédé avait abandonné et tourné le bouton  à la 7 ou 8ème fois. Le lendemain matin, en se réveillant, il branche Europe N°1, et… stupéfaction…il entend «Zorro est arrivé» ! Pour en avoir le cœur net, l’homme s’est fendu d’un coup de téléphone rue François 1er pour savoir si vraiment ce jeu stupide continuait depuis la veille au soir. Autant dire que Lucien Morisse a donc AUSSI inventé le «Stop ou encore» que les auditeurs d’ RTL connaissent bien !

Le disque c’était nouveau sur les antennes des stations françaises. Sur Radio Luxembourg, un orchestre exécutait des concerts en direct (sur RMC aussi), les disques étaient rares, ce sont les réalisateurs qui apportaient leurs microsillons personnels et qui les choisissaient.

Europe N°1 allait faire la différence avec sa discothèque et ses programmateurs. Il faut savoir qu’à l’époque les producteurs de disques payaient pour que leurs artistes soient diffusés (de nos jours c’est l’inverse, les radios payent des droits à la SACEM). Ils achetaient carrément ½ heure par-ci, ½ heure par là sur Radio Luxembourg et Radio Monte Carlo. Du coup, ils se sont battus pour envoyer gratuitement leurs disques à la jeune station et approvisionner ainsi sa discothèque. Les chanteurs yé-yé qui étaient dédaignés sur Luxembourg, Monte Carlo et la RTF ont fait le succès des programmes d’Europe N°1 en attirant un auditoire jeune à coté de celui (plus adulte) séduit par une Information au ton nouveau et direct, riche en reportages.

Cette jeunesse, la jeunesse de France, a elle aussi l’occasion de «tutoyer» ses idoles sur l’antenne. Nous reparlerons bien sur de «Salut les copains», des concerts gratuits et du podium itinérant,

Qui dit itinérant pense obligatoirement au Tour de France cycliste.
Là aussi Europe N°1 inventa.

Pour la 1ère fois, un avion relaie dans le ciel, les ondes d’une moto radio-téléphone. Sur la moto, derrière le pilote, un journaliste, casque sur les oreilles et micro en main, s’approche d’un coureur et lui transmet la question d’un auditeur au téléphone.

Du jamais vu. Quelle radio vivante face aux émissions en conserve (enregistrées) de Radio Luxembourg qui ne réagira qu’en octobre 1966.

La vieille dame luxembourgeoise donnera naissance à RTL.

C’est une autre histoire … à suivre.