Quand des émissions pirates partaient depuis des sites du service public…

Un témoignage de Philippe Manach

Mars 1979

5 ans après l’éclatement de l’ORTF ; 7 sociétés ont été créées, les 3 chaînes de télé (TF1, A2 et FR3), Radio-France, TDF pour la diffusion et la SFP pour la production. La petite 7ème se voit confier tous les « débris » de l’éclatement, comme la formation professionnelle (ex centre « Bourdan », la recherche et… les archives, sous le nom de INA, Institut National de l’Audiovisuel, et l’on ne donne pas cher de son avenir. Diverses grèves éclatent d’ailleurs, car chaque année il est annoncé que l’INA va fermer. Mais c’est à la SFP que les problèmes ont l’air plus sérieux…

Jean-Michel Rodes, ex-INA, se souvient :

« J’étais à l’époque à la Phonothèque donc inséré au sein de la Maison de la radio. On était peu de temps après le début des radios libres, notamment Radio Verte qu’avait lancé Antoine Lefébure avec Andrew Orr, que je connaissais bien car il travaillait à l’Atelier de Création Radiophonique installé à côté de la Phonothèque, il a ensuite créé Radio Nova avec Jean-Marc Fombonne, financé par Jean-François Bizot d’Actuel.

J’ai proposé une émission pirate au sein du SURT-CFDT pour populariser le combat SFP. La CFDT était alors dirigée par Marc Avril et François Werner, ils m’ont donné carte blanche mais sans que le sigle CFDT s’affiche. Il y avait à l’époque d’autres utilisations de radio pirates dans le cadre de luttes syndicales, notamment Lorraine Cœur d’Acier menée par Marcel Trillat côté CGT.

Avec Andrew Orr on a mobilisé des techniciens et producteurs côté Radio France pour produire une émission, notamment une chargée de réalisation de l’ACR (Marie-Dominique Arrighi), un technicien (Michel Créïs) et une technicienne des Grandes Salles dont j’ai oublié le nom, une discothécaire, Josiane Pergaix, impliquée à la CFDT Radio France et travaillant à la Bibliothèque Musicale,  et un producteur journaliste (Bruno Harmand) qui est devenu ensuite responsable de la station locale Radio France à Valence.

Côté INA on travaillait surtout avec Philippe Poncin. Côté SFP avec Francis Latuga.

On a réalisé des éléments d’émission dans les studios de Radio France en marge des heures de travail. Pour le mixage final on l’a fait de nuit aux Buttes-Chaumont qui étaient occupées. Au début les techniciens SFP du studio de mixage, plutôt occupés à regarder des films pornos, nous ont regardé arriver avec méfiance et ne voulaient pas nous laisser toucher les magnétos et console, mais un technicien SFP était du même cursus de formation que la technicienne de Radio France, ce qui a éteint la méfiance et on a pu mettre en boîte l’émission.

Pour la diffusion on en a discuté au sein de la CFDT INA, et avec Jean-Claude Lallemand, Jean-Paul Bourre et Foued Berahou, un émetteur a été installé sous les toits de Bry 1 je crois, et on a diffusé à partir d’un studio de la formation. L’émetteur avait été prêté par Antoine Lefébure, via Philippe Poncin. Lefébure était à l’époque le grand importateur d’émetteurs italiens pour les radios libres.

Je crois qu’en fait la diffusion fut très discrète pour ne pas dire confidentielle, mais bon c’était le geste qui comptait. »

Et en effet, la diffusion a été effectuée depuis l’INA : la section locale de la CGT a pris le relais, avec l’appui de Patrice Jardin, l’émetteur en question a été installé dans le local syndical, caché sous une pile de cartons vides. La bande « mère » de l’émission a tourné sur un des magnétos du labo 1402, dont j’étais le responsable, et pour donner le change j’ai fait tourner des bandes vierges sur tous les autres magnétos (des Schlumberger…) de ce labo de formation. Entre le labo et le local syndical, à l’étage au-dessus, un « pont HF » avait été installé, pour éviter de pouvoir remonter la chaîne trop facilement.

L’une des radios lancées par les travailleurs de l’audiovisuel public (Photo Alain Léger)

Et l’antenne, sur le toit, était noyée parmi toutes les autres antennes TV et radio, sans parler des antennes Ondes Courtes de radio-amateur, que l’un des cadres de l’INA avait installées pour son usage personnel.

Nous vivions tous dans un climat de « parano », persuadés que les voitures-gonios de TDF allaient débarquer d’un instant à l’autre, après avoir localisé l’émission, d’où toutes les précautions que nous avions prises. En fait, il ne s’est rien passé, la bande a tourné tranquillement durant une heure et à la fin, je l’ai rembobinée pour recommencer l’émission une seconde fois. Comme le dit Jean-Michel Rodes, la diffusion a été confidentielle, seule la banlieue-est de Paris était couverte compte-tenu de la puissance de l’émetteur, et personne n’était informé de la diffusion de l’émission, sauf peut-être les grévistes.

Mais un communiqué avait été envoyé à l’AFP – sans préciser le lieu de diffusion, bien sûr -, et « le geste a compté », la SFP n’a pas été démantelée (enfin, pas à ce moment-là…), quant à l’INA, il est toujours vivant et bien vivant, mais personne à l’époque ne pouvait se douter de l’importance que prendrait la gestion des archives…

Pour ma part, j’avais été très motivé pour participer à cette action, à la fois par mes positions syndicales, mais aussi car ma compagne de l’époque travaillait… à la SFP (aux Buttes ;o)