Radio Ivre par Alain Corrieras – Témoignage

Voilà mon histoire de Radio Ivre, vaguement romancée, épicée de quelques piques et de révélations et détails croustillants… Un vrai témoignage de concierge… ou de coiffeur pour dame.
1979 – j’ai 23 ans, je suis comédien aux Tréteaux de France (des petits rôles dans le Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand mis en scène par Jean Danet).
Après 4 mois de tournée dans toute la France, nous faisons une pause pour Noël avant de repartir pour la Suisse…
De retour à Paris, je me consacre à l’une de mes passions favorites : la photographie.
En fait, j’ai plus de 1000 photos prises au cours de nos pérégrinations théâtrales et me voilà la nuit, dans la salle de bain transformée en laboratoire photo, à révéler et développer.
J’écoute la radio sur la bande FM. France Inter, probablement, ou peut-être France Culture. A l’époque, l’une des deux stations cesse d’émettre à minuit et l’autre à 1 heure du matin. Il est donc minuit lorsque le silence radio s’installe sur la première et je cherche la seconde…
Et tout à coup, surprise ! Une des voix que j’écoute souvent, – est-ce celle de Patrice Blanc-Francard ou celle de Bernard Lenoir -? , surgit à nouveau sur les ondes !
Enfin, ce n’est pas exactement la même voix…
Et cette voix annonce que je suis en train d’écouter Radio Ivre. Radio Ivre ????
J’appris plus tard que cette voix était celle de Claude Monnet, alias « Dulouze ». Et cette voix me dit : « si vous nous écoutez, téléphonez »… suivi d’un numéro de téléphone.
Je suis très intrigué, très curieux : je téléphone. C’est une autre voix qui me répond : celle de Patrick Van Troyen. On fait rapidement connaissance :
– Comment tu nous reçois ?
– Très bien !
– T’habites où ?
– Aux Buttes Chaumont, 26 rue du Plateau, à deux pas de la S.F.P.
L’enthousiasme mutuel à faire plus ample connaissance est tel que nous décidons d’un rendez-vous chez moi avec quelques-uns de membres du groupe.
Deux ou trois jours passent et je vois débarquer les « pirates » : les deux déjà cités plus Jean-Marc Keller, alors grand manitou de la technique, Jean-François Aubac et Marina Urquidi, et quelques autres gars, probablement : Philippe Floquet, Eric Cusset, Patrick Leygonie…… Tellement heureux de voir que j’habite un des plus hauts endroits de Paris, ils me demandent si « par hasard » ils pourraient installer la radio pirate quelques jours chez moi.
Pourquoi pas ? J’ai toujours rêvé de faire de la radio et puis je suis seul, libre, en vacances… C’est parfait !
… Et la semaine suivante la radio pirate s’installa à la maison : l’antenne sur le toit (il a fallu ruser avec la concierge pour avoir les clefs), l’émetteur dans la salle de bain avec le labo photo et toute une troupe d’olibrius, avec table de mixage, disques, micros, platines tourne disque, lecteur de cassettes et une forêt de câbles…
Ça va durer une semaine, puis deux, puis trois…
Bien entendu je suis invité au micro et à jouer les disques.
Moi qui suis un vrai fou de radio depuis l’enfance (j’ai grandi aux voix d’Henri Gougaud, de Claude Villers, de Gérard Sire, de Jean Tardieu, de Roger Lanzac et de son jeu des 1000 francs, mais surtout, petit, j’étais « accro » à l’émission de fiction dramatique « Les Maìtres du Mystère » de Pierre Billard, avec les voix de Michel Bouquet et de Rosy Varte et son générique musical magique d’André Popp…) ; et me voilà devenu gardien de la radio (un peu comme Amos Tutuola, le génial auteur de « L’Ivrogne dans la Brousse »), présentateur et DJ (mais ça je l’avais déjà fait quelques années dans les boîtes de nuit), mais aussi producteur, journaliste, acteur de radio, etc…
J’écris des poèmes, des petites histoires, des fictions… C’est l’éclate absolue, faut bien le dire.
Radio Ivre à cette époque, c’était la nuit ivre et joyeuse avec une bande de copains et leurs pseudonymes de pirates : Noctiluque, Atomic, Nid de Coucou, Antoc, Fil Floc… – le mien c’est Myster K. Et le souvenir de Claude, alias « La balise humaine », qui finit par dormir au studio qui créa la première émission à destination des prisonniers des QHS…
Ce furent aussi des grimpettes nocturnes sur les toits de Paris, parfois très dangereuses comme de marcher sur des tuiles en pentes et mouillées, c’est aussi le contrôle du T.O.S (Taux d’Ondes Stationnaires) ou comment régler l’orientation et la longueur des brins de l’antenne émettrice pour ne pas griller l’émetteur dans les chiottes surchauffées, ce sont aussi des balades en bagnole dans Paris pour savoir si la réception est bonne ou non, des déménagements permanents, des courses poursuites avec les flics et TDF (c’est le « brouilleur » – un comble quand on pense que cet organisme était en charge de la télédiffusion).
C’est également la nuit qui finit toujours un peu avant 6 heures du matin – l’heure des flics qui pourraient alors intervenir. On se carapate avec le matériel.
Il y aura bien sûr des rencontres avec des artistes : Téléphone, Kent de Starshooter, Sapho, Bashung, les espagnols de Radio Futura, mon copain de foot Frank Margerin (qui, après son expérience à Radio Ivre, écrira et dessinera « Radio Lucien »), le Grand Orchestre du Splendid qui pondra son tube « Radio Pirate, tout le monde s’éclate » suite à son passage à notre antenne), des conversations téléphoniques avec les auditeurs, des nuits de concerts « live », des fêtes organisées par le magazine Actuel où l’on s’incruste, celle de la piscine Deligny restera mythique, le bar l’Hélium et son patron Claude dans le Marais, peut-être le premier bar officiellement homo de Paris, le restaurant Chez Ali rue des Rosiers, le club des Hells Angels de la rue de Crimée avec son chef Joël et son ami Brian Setzer des Stay Cats, c’est Coluche et des acteurs voyous tel ce neveu d’un ancien ministre, des publicistes, des junkies – il y eut beaucoup de drogue à cette époque.
C’est « le Père Noël est une ordure » au café-théâtre, la rue de Pali-kao et ses dealers maghrébins, la rue de Belleville qui devient chinoise, Gaya, le fils de Gilbert Bécaud, qui nous invite chez lui, un studio monté dans un appartement de la tour Nikko, en face de Radio France, c’est une succession de nuits d’ivresse, de folies, des nuits au Palace, de la créativité, de l’amitié, c’est l’appartement d’Alain Blanc (ex Bretzel liquide) rue de Hauteville première version du studio permanent de Radio Ivre, c’est ma Méhari rouge bloquée par les CRS du côté de Stalingrad dont j’enregistre l’interrogatoire musclé pour le diffuser quelques minutes plus tard depuis notre studio devenu alors permanent à la Place du Tertre, une grosse valise bleue, en métal, toujours pleine de disques et que je trimballe partout, le procès à la 17ème chambre correctionnelle – j’y portais un pull-over tricoté par Kiki et Loulou Picasso, un beau tricot blanc bardée de broderies noires en forme de fils de fer barbelé.
Radio Ivre me captivait tant que j’y consacrais presque tout mon temps. Ma carrière d’acteur foutait le camp ! Cependant, des copains acteurs, Brian Bouillon Baker et Eric Eychenne, entre autres, vinrent me rejoindre pour créer du théâtre radiophonique en direct, on écrivit des feuilletons bizarres.
Le journal Le Meilleur, d’Alain Ayache publia le 25 avril 1980, à sa une : « Perdez la tête en écoutant Radio Ivre ! Nº1 des pirates des ondes ». On n’était pas peu fiers !
L’année 81 marqua le tournant et 82 la fin de Radio Ivre. Avant, Coluche réunissait plus de 16 % d’intention de vote, les triangles roses homo se répandaient comme des petits pains et les radios pirates naissaient sur tout le territoire. On en recensa plus de deux mille ! Le monopole que l’état s’octroyait commençait à vaciller. François Mitterrand allait récupérer tout ce joli monde et gagner les élections, avec à la clef un ministre, Filloux, qui allait pondre la loi sur les dérogations, parce que son fils… s’y était mollement mouillée, enfin bref, la radio pirate allait devenir libre, mais pas ivre pour autant. Bien au contraire : les mafieux de la pub, les tontons des îles coloniales, les investisseurs auront bientôt le champ libre. RFM, NRJ, Welcome to the business. Nova et son Jean-François Bizot pointèrent du nez…
Je me rappelle fort bien du slogan de François Mitterrand à l’époque: « La force tranquille ». Avec mes potes de la MétaCyuturePhysique, nous en avions inventé un autre : « la faiblesse inquiète ». Que Jacques Séguéla aille se faire mettre : c’est gai là… Et ce n’est pas triste ailleurs.
De l’enthousiasme primitif on passe au carrièrisme secondaire. Guerres, luttes de pouvoir : rien ne nous fut épargné. L’argent roi allait tout régler. Mitterrand fut élu d’un poil de cul de pépé et de trois morves de radios pirates. On fit la fête à la Bastille, mais la morosité du temps était changeante. Bernard Tapi pointait son nez de goret et le quartier des Halles, la Fnac et la boutique Kruger ouvraient leurs portes. Aux devantures des boutiques les décorateurs n’avaient rien trouvé de mieux que des lignes de coke fictives pour attirer le chaland ! Les filles de la rue Saint-Denis n’avaient qu’à bien se tenir. Désormais, Jack Lang allait les rendre culturelles, elles, et les marchands de fringues avec.
J’aimerais avoir l’esprit bien clair et ne pas me laisser émouvoir par le souvenir de cette période, mais c’est quasiment impossible. Cette image de Fil-Floc retenu par les pieds, le corps dans le vide, lançant le câble coaxial depuis le toit de la Tour Nikko. On était tous défoncés, comme cette Chrysler Rose que chantait Dashiell Hedayat… C’était rose au de fond la cour et c’est là qu’on y faisait l’amour.

Alain CORRIERAS